La France et ses oubliés de la seconde guerre mondiale (version 2024)

Pendant que, parmi la classe des intellectuels et des politiques français, des voix s’élèvent souvent pour parler d’un « rôle positif » qu’aurait eu l’impérialisme français en Afrique, un des sujets les moins débattus est celui du rôle positif de l’Afrique dans la construction de la France d’aujourd’hui et de sa libération pendant les deux guerres mondiales. L’enrôlement forcé de tirailleurs sénégalais, le massacre du Camp de Thiaroye en 1944, et la question épineuse du paiement des pensions, ainsi que l’inégalité des indemnités entre les anciens combattants français et les tirailleurs sénégalais, sont autant de faits qui auraient bien pu être jetés aux oubliettes, n’eussent été des travaux tels que ceux du célèbre écrivain et cinéaste sénégalais Feu Ousmane Sembène (Emitai en 1971 et Camp de Thiaroye en 1987), et plus récemment le livre La France et ses tirailleurs  de Charles Onana (2003), pour ne citer que ceux-là. Les films d’Ousmane Sembène montrent comment la France a réquisitionné des milliers de jeunes africains pour l’aider à faire face à l’invasion des nazis, et comment des dizaines d’entre eux ont été massacré le 1er décembre 1944 à Thiaroye. Maintenant que les tirailleurs sont pratiquement tous morts, la France reconnaît six parmi la centaine de soldats massacrés à Thiaroye comme « mort pour la France ». Non, ils ont été massacrés par la France ! Pendant la guerre, ils étaient des soldats « français » à part entière, mais après la libération la France en a fait des anciens combattants entièrement à part.

En 2004, nous avions recueilli les témoignages de quatre anciens combattants dont deux seulement, Libert Bassène (numéro matricule 83.381) et Injobo Bassène (numéro matricule 83.393), disaient recevoir une pension qu’ils qualifient de moquerie. Les deux autres n’avaient jamais reçu de solde jusqu’à leur mort.

Trois parmi ces anciens combattants étaient originaires de Sállagi (Seleky), le village d’origine de Jignabo Bassène qui donnera son nom au lycée de Ziguinchor. Le quatrième était d’Essil, un autre village de Mof-Ávvi, dans la commune d’Enappor (Enampore) au Sud-Ouest de Ziguinchor.

« Nous avons combattu pour les sauver, disait Injobo Bassène alias Lessiner (numéro matricule 83.393), mais après la guerre, ils nous ont chassé comme des poules » !

Photos1: Libert Bassène (à gauche) et  Injobo Bassène (à droite)

Officiellement nés en 1921, Libert et Injobo avaient été enrôlés de force le même jour à Sállagi. Le recrutement était fait par tirage au sort… Ils furent ensuite conduits à Rufisque pour y subir leur formation avant de se retrouver plus tard sur plusieurs fronts en France. « C’est ici à Baimban (quartier de Sállagi) qu’ils sont venus nous chercher, témoigne Injobo. Je n’avais pas demandé à partir. En ces temps-là, dès que tu étais pris, il n’y avait pas d’autres alternatives. Il fallait répondre à l’appel… Après ma formation à Rufisque, on m’a amené avec d’autres au Maroc, d’où nous sommes allés à Toulon. C’est là où j’ai participé aux combats les plus sanglants. J’ai fait partie de ceux qui ont libéré Toulon… Après la libération de cette ville, il fallait ramasser tous les cadavres et les résidus de corps humain éparpillés partout, du fait des bombardements. Là où nous étions à Toulon, il n’était pas possible de faire 50 mètres sans voir plus de cinq cadavres… À mon retour, j’ai rejeté toutes les offres de rejoindre l’armée. Ce que j’ai vu en France me suffisait largement ».

Libert, son frère d’armes, raconte que dans le village avant leur départ, l’atmosphère était celle du deuil. « Dès qu’un jeune était enrôlé, les autres habitants du village venaient présenter les condoléances à ses parents, comme s’il était déjà mort. Après Rufisque, je suis aussi allé au Maroc, à Casablanca. De là, j’ai rejoint un détachement en partance pour la France. Notre bateau fut bombardé lors d’une attaque Allemande, et ce n’est que grâce à mon gilet de sauvetage et aux soldats Anglais, et Américains plus tard, que j’ai eu la vie sauve. Beaucoup de mes compagnons dont un certain Badji y ont péri. J’ai par la suite combattu sur plusieurs fronts, dont la Corse, que nous avons libéré, avant de défiler à Bastia et à Toulon, où je fus nommé chargé de groupe après la mort de mon chef, et où je fus blessé à la main. J’étais sous les ordres du capitaine Viale. À partir de là, nous amarchâmes huit jours, jusqu’ à Belfort en passant par Grenoble et Lyon, et puis nous revînmes à Toulon où je pus faire une radiographie. »

Concernant leur alimentation pendant leurs années dans l’armée française, Libert et les trois autres anciens combattants étaient unanimes : « les Français et les Sénégalais citoyens de la France mangeaient la même chose. Nous, cependant, avions des repas d’une qualité moindre et n’avions pas de boisson pour accompagner nos repas comme nos compagnons d’armes français. Après la France, il était prévu que j’aille combattre en Indochine, mais à cause de ma blessure, je suis rentré au village reprendre les travaux dans les rizières ainsi que et mes activités de pêcheur dans les bolons et le fleuve Casamance ».

Etienne Bassène dit Sidda, le seule parmi les quatre à être originaire d’Essil déclare à propos de leur alimentation : «à Dakar nous mangions du riz. Mais à partir du Maroc, on nous servait des aliments qui ressemblent à des intestins (sans doute des pâtes) ». Après une de ces longues pauses qui ponctuaient son discours, il finit par nous donner son numéro matricule : 59.93. « Je m’appelle Sidda Bassène. J’ai passé trois ans dans l’armée française pendant la guerre (seconde guerre mondiale). J’étais un des nombreux ressortissants de Mof-Ávvi à être enrôlés de force. Dans l’armée, j’avais choisi le nom d’Etienne Bassène, parce que chaque soldat devait se convertir à une religion connue, pour qu’on sache comment l’enterrer en cas de mort aux combats.

Après Rufisque et Casablanca, nous sommes allés à Marseille. Le premier jour, nous avons eu de violents combats qui ne se sont arrêtés que le lendemain, lorsque le commandant de notre bataillon fut tué, et nous faits prisonniers… Après notre libération, nous sommes revenus au Maroc. Là, après la guerre, nous avons tenté de demander le paiement des soldes qu’on nous avait promises, mais nos chefs nous ont dit que les paiements ne se feraient qu’à Dakar. En réalité, notre demande ne leur avait pas plue. Arrivés à Dakar, nous avons appris que nos frères d’armes qui nous avaient précédés au Camp de Thiaroye avaient tenté de demander leur paie, mais qu’ils avaient eu un désaccord avec nos chefs. C’est là, la veille de notre arrivée, qu’ils ont été exterminés. Personne dans notre groupe n’osait plus réclamer quoi que ce soit. Nous avions tous peur. Nous avons ensuite construit le camp de Ouakam, où je fus nommé Caporal, mais c’était seulement trois jours avant ma libération. Puis, nous sommes rentrés à Ziguinchor sous le commandement de deux officiers blancs qui nous ont traité comme des bœufs. Ils arrachèrent la seule tenue qu’à Dakar, on nous avait permis de prendre avec nous. Ils ne nous ont même pas laissé un mouchoir en guise de souvenir. Je ne suis rentré qu’avec mon livret militaire que mon fils perdra de nombreuses années plus tard. Je n’ai jamais reçu un seul centime en guise de pension! Après ma libération, je ne suis pas retourné les voir, et ils ne sont pas venus me chercher non plus. Je repris donc mes activités agricoles dans les rizières et l’exploitation des palmeraies pour m’occuper de mes parents qui étaient déjà vieux ».

Photos2: Etienne (Sidda) Bassène en 2006

En 2004, après cette interview, nous avons tenté sans succès de contacter La Maison du Combattant de Ziguinchor pour trouver un moyen d’obtenir à Etienne Bassène une pension avant sa mort. Mais l’absence de son livret militaire a rendu nos démarches infructueuses. Etienne Bassène mourra en 2007 dans la misère totale.

Suloŋembo Bassène de Sállagi, surnommé Ayyaul (le zombie), est logé dans la même enseigne qu’Etienne Bassène. Il n’avait jamais reçu de pension jusqu’à sa mort. Avec ses deux mètres de hauteur et la quatre vingtaine, Suloŋembo (numéro Matricule 74.356), dont les déplacements étaient encore relativement aisés au moment de l’interview, était le quatrième des anciens combattants que nous avions interrogés. « Je ne suis pas allé dans les fronts comme Injobo et Libert, s’empresse-t-il de préciser devant ces derniers. Moi j’ai plutôt servi au camp d’aviation pendant mes quatre années dans l’armée française. J’étais un des rares noirs dans ma compagnie et je m’occupais, avec d’autres, de l’entretien des avions qui revenaient du front. Je n’ai pas vu les horreurs que les autres ont vécues pendant la guerre dans les fronts où ils sont allés… Jusqu’au moment où je parle je n’ai jamais reçu de centime en guise pension. Plusieurs fois, des autorités sont venues chercher mes collègues anciens combattants devant moi pour leur donner du riz, du sucre et d’autres denrées de première nécessité. Mais personne n’a jamais fait attention à moi, bien que j’aie mon livret militaire avec moi. J’ai fini par désespérer, et en ce moment [en 2004], je n’ai plus l’espoir de recevoir quoi que ce soit».

Photo 3: Suloŋembo Bassène en 2009

Suloŋembo (cf. Photo 3) vivait encore sans pension à Sállagi dans le même quartier que Injobo et Libert qui eux continuaient de recevoir leur « maigre pension ». Beaucoup d’anciens combattants avaient, comme Etienne et Suloŋembo, servi comme soldats de l’armée française pendant la deuxième guerre mondiale, mais n’ont jamais reçu de solde jusqu’à leur mort. Certains moururent, laissant des veuves encore plus démunies, comme cette vielle femme qui, après avoir eu vent de nos interviews, fera plusieurs kilomètres à pieds pour nous présenter le livret militaire de son défunt mari, afin de l’aider à percevoir la pension de ce dernier, mort sans avoir jamais été rémunéré. Un autre exemple est celui de Landing Coly (numéro matricule 63.732), un ancien combattant originaire de Kartiack. Son parcours l’a mené à Toulon, comme Injobo et Libert… Par malchance, son livret militaire fut perdu dans un courrier entre la France et le Sénégal, alors qu’il tentait d’obtenir sa solde. Malgré la mobilisation de ses enfants qui jusqu’à sa mort détenaient encore un état signalétique des services effectués, établis par le bureau des archives militaires de France, il n’avait jamais pu toucher un seul centime à titre de pension jusqu’à sa mort en 2008.

En Casamance, il n’était pas rare d’entendre des témoignages d’anciens combattants qui n’avaient jamais reçu de solde, du fait d’un livret perdu, ou parce qu’ils avaient tout simplement été négligés depuis la fin de la guerre. Dans certains cas, leur livret militaire, abandonné, sera détruit par des termites faute d’entretien. Même lorsque leur livret militaire n’était plus accessible, tous ceux que nous avions pu rencontrer étaient encore en mesure de révéler leur numéro de matricule.

Si la France refuse de célébrer les tirailleurs africains, sans qui elle aurait sans doute été transformée en département Allemand par les nazis, il est de notre devoir de le faire, et d’enseigner leur histoire aux jeunes générations. Trop nombreux sont les anciens combattants qui ont vécu leurs derniers jours sans salaire et le dénuement total. Il est sans doute plus qu’urgent de recueillir les témoignages de ceux qui pendant plus de cinq décennies ont été oubliés, ne serait-ce que par devoir de mémoire. Les témoignages de leurs enfants et petits-enfants seraient d’une grande utilité.

Dans les écoles, le moins que l’on puisse dire, c’est que la question des tirailleurs sénégalais mérite une meilleure place que celle dont elle jouit aujourd’hui. La version de l’histoire de la seconde guerre mondiale se focalise principalement sur la situation de la France victime des nazis, que sur celle des Africains alors sous le joug de la domination impérialiste française et des recrutements forcés. L’auteur de La France et ses tirailleurs, Charles Onana disait dans une interview accordée à Afrik.com le 17   Septembre 2004 (http://www.afrik.com/article7641.html ) qu’il « faut qu’il y ait un changement fondamental dans les manuels scolaires pour que cette histoire soit étudiée par les Africains. Pour que les étudiants puissent faire des mémoires et des thèses sur le sujet afin qu’ils sachent que le rôle des Africains a été très important dans l’armée de libération du Général de Gaulle et de la France libre ». Sans doute, ces paroles méritent une attention particulière de la part de nos autorités éducatives.

Sur le cas de Thiaroye 1944, la France doit déclassifier les archives pour permettre à nos collègues historiens d’analyser l’ampleur de cette tragédie!

Dr Serge Sagna

Université de Manchester (Royaume Uni)

Note : Ce texte, initialement écrit en 2009, a été mis à jour en 2024

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