Lettre ouverte à monsieur le président Abdoulaye Wade. Monsieur le président, les naufragés du Joola ne vous oublieront pas!

On dit qu’au crépuscule de sa vie, tout mortel voit défiler devant lui les actes les plus importants de sa vie. Aujourd’hui, au crépuscule de votre vie politique, je vous souhaite de voir défiler sous vos yeux, tous vos ‘grands’ travaux et chantiers achevés ou inachevés, mais aussi et surtout, en ce 26 septembre 2012, le lourd héritage émotionnel que vous nous avez légué avec le naufrage du «Joola», surnommé le « Titanic africain ».

Allez vous reposer, Maître. Mais pendant ce temps, prenez quelques instants pour penser à nous et nous écouter pour une fois. Mettez vous à notre place puisque douze-années durant, nous vous   avons écouté nous parler de tout. Maintenant que, je l’espère, vous disposez de plus de temps pour méditer sur vos réussites et échecs, veuillez nous consacrer quelques minutes pour une première et peut être une dernière  fois.

Votre courage et votre ténacité ont grandement contribué à faire de la démocratie sénégalaise ce qu’elle est aujourd’hui. Voila des acquis que nous ne pouvons vous nier. Monsieur le président, vous avez failli être un messie.

Je me souviens en effet, de ce temps où, votre photo était l’unique poster affiché dans de  nombreuses maisons casamançaises (Ndlr : de la Casamance, région naturelle au Sud du Sénégal d’où est issu le plus grand nombre de victimes du naufrage du «Joola»). Vous étiez celui que nous attendions. Ce grand homme qui avait passé la nuit dans la salle de notre grand père, Feu Souleye Tchukkuli Bassène du village de Kamobeul, au cours d’une de ses campagnes. Ce même village se trouve dans le terroir d’origine de votre ancien compagnon de lutte, notre oncle le député Feu     Marcel Bassène. L’auriez vous oublié?

Je me souviens, dans les années 1990, que de nombreux militants de votre parti, le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) furent persécutés seulement parce qu’ils voulaient le changement. Je vous entends encore parler en 1998, après les événements du 5 mai pendant lesquels les forces de l’ordre ont semé le désordre, en se défoulant sur nous à balles réelles lors d’une manifestation à l’Université Gaston Berger de Saint Louis. Je vous entends encore dire alors : «La prochaine fois qu’on tirera sur les enfants, eh bien, c’est sur moi qu’il faudra tirer en premier ». Vous étiez alors un des premiers à vous rendre à l’hôpital de Saint Louis pour rendre visite aux étudiants blessés. Vous représentiez l’espoir de toute une jeunesse saine et de tout un peuple, qui ne demandait qu’un peu plus de justice dans le pays.

Je me souviens aussi qu’entre 1999 et 2000, j’achetais le journal Sopi (Ndlr : journal du PDS), chaque fois que je voyais votre photo à la une, contribuant sans doute à ma manière, lorsque ma maigre bourse d’étudiant me le permettait, à «financer» votre ascension au pouvoir. Je me souviens, quelquefois avec un sourire nostalgique, de mon jeune frère qui avait tout le temps la tête bien rasée en ‘boule à zéro’, comme pour ressembler à l’homme politique qu’il admirait le plus, vous, Monsieur le président. Il disparaitra plus tard, deux ans après votre élection, dans le naufrage du bateau «le Joola».

Maître, l’histoire retiendra aussi, que sous votre règne plusieurs étudiants et manifestants sont morts, victimes de ‘vos’ balles réelles, alors qu’au début de votre mandat l’usage des grenades lacrymogènes était interdit. Mais où était donc passé la ligne verte du palais, où les citoyens victimes de violences pouvaient rapporter les violations des Droits de l’homme?

L’histoire de l’Afrique retiendra donc que des jeunes qui se battaient pour maintenir certains acquis de la démocratie pour laquelle vous vous êtes battu pendant vingt six ans en tant qu’opposant, mais que vous avez combattue pendant vos douze ans au pouvoir, sont morts sous les balles et sous les roues de ‘vos’ camions ‘Dragons’.

Monsieur le président, le 15 avril 2012, l’Angleterre et le monde entier ont commémoré les cent ans du naufrage du Titanic, ce bateau qui a chaviré en 1912 faisant un peu plus de 1500 morts, mais d’où un peu plus de 700 passagers sont sortis vivants. Qu’allez vous faire ce 26 septembre, pour les

10 ans du « Titanic africain », qui a fait officiellement 1863 victimes et sans nul doute, plus de 2000 morts et seulement 64 rescapés? Dois-je oser penser que vous l’ayez complètement mis aux oubliettes? Certainement, puisque votre régime a classé le dossier sans suite deux ans après le naufrage. J’espère que votre successeur, le président Macky Sall, qui était venu vous représenter lors d’un des anniversaires, ne poursuivra pas votre projet négationniste, avant d’étouffer notre soif de justice pour toujours.

Maître, nous nous souviendrons que c’est dans la région de Ziguinchor, à Oussouye plus précisément, que vous aviez obtenu votre première victoire significative en tant qu’opposant au régime tant décrié du Parti Socialiste. Nous nous souviendrons que c’est là qu’ont poussé les premières racines du grand arbre de l’Alternance. Maître, au lieu d’être notre principal défenseur, vous êtes devenu notre bourreau le plus cruel, avec le naufrage du «Joola».

Nous nous souviendrons avec beaucoup de regret, monsieur le président, que vous et votre équipe, avez décidé de remettre le bateau «le Joola» en marche après plus d’un an d’arrêt, et avec un seul moteur opérationnel au lieu de deux. Nous nous souviendrons que vos ministres, qui avaient voyagé avec ce bateau lors de son inauguration à l’aller, ont préféré prendre l’avion pour retourner à Dakar quand ils se sont rendu compte que le bateau n’était pas en bon état. Nous nous souviendrons aussi, monsieur le président, que 2000 des nôtres ont été entassés comme des sardines et noyés dans ce bateau que vos ministres ont déserté avant de déclarer à tout le monde qu’il était très sûr.

Nous nous souviendrons, avec Almamy Mamadou Wane, que les secours sont arrivés le lendemain à 18 heures alors que le naufrage a eu lieu à 23 heures la veille et ‘l’information répercutée à minuit’. Monsieur le président, nous nous souviendrons aussi que le ministre de la Pêche de votre gouvernement de cette période, aurait reçu l’information sur le naufrage pendant la nuit, mais n’a pas agi. Qu’au petit matin, le chef d’Etat major des armées nous a refusé le seul avion disponible pour secourir les naufragés, préférant l’utiliser pour aller à une cérémonie d’installation d’un commandant à Saint Louis.

Monsieur le président, si le bateau n’était ‘pas fait pour la haute mer, mais pour les fleuves les lacs et les rivières’ comme vous le disiez après le naufrage, alors pourquoi le remettre en service après un an d’arrêt, et avec un seul moteur en marche ? L’Afrique et le monde entier se souviennent encore que le panafricaniste que vous êtes avait promis que ‘les coupables seraient punis’. Mais l’Afrique se souviendra pendant longtemps qu’au lieu d’être notre avocat, vous nous avez refusé le droit à la justice. Et en nous traitant ainsi, monsieur le président, vous avez institutionnalisé le ‘Maslaa’ (cachotteries) et le ‘Garawul’ (insouciance) que fustigeait votre ancien ministre de la Culture de l’époque.

Monsieur le président, nous nous souvenons encore que vous aviez combattu et dissous le ‘Collectif des familles des victimes’ qui demandait que justice soit faite, pour mettre en place cette ‘Association des familles des victimes’, qui à un moment donné demandait de l’argent aux familles des victimes qu’elle était censée défendre.

Monsieur le président, les générations futures sauront que nous vous avions confié nos vies, mais que vous aviez d’autres priorités. Nous leur dirons qu’au lieu d’acheter un nouveau moteur à 250 millions de francs CFA vous avez préféré construire une ‘Porte du Troisième Millénaire’ plus coûteuse, rénover votre avion présidentiel à 17 milliards comme l’a montré Abdou Latif Coulibaly, et que des années plus tard vous n’avez pas hésité à dépenser d’autres milliards de francs CFA pour construire votre ‘Monument de la renaissance’.

Pensiez-vous, pendant vos années au pouvoir, monsieur le président, que les 2000 noyés du bateau « le Joola» ne méritaient pas que justice soit faite ? Que dites-vous de tous ceux qui disent que vous êtes le premier responsable du naufrage pour avoir ordonné, en Conseil des ministres, que le bateau soit remis en circulation alors qu’il n’était pas en bon état ? Etes-vous en train de nous dire que tous ces enfants, ces parents, ces femmes enceintes, ces jeunes et vieux sont morts pour rien ? Etes-vous en train de dire que les cas comme ceux de ma sœur Marthe Raïssa Sagna, nos cousins et cousines germaines et tant d’autres victimes enterrées dans la précipitation ne vous préoccupent pas ? Que ceux de mon jeune frère Jean Jacques Sagna, votre admirateur, disparu en même temps que beaucoup d’autres victimes qui n’auront jamais de tombe ne vous émeuvent guère ? Bien sûr, vous ne les connaissez pas et par conséquent ils ne peuvent vous manquer. Vous n’êtes pas un de ces parents qui ont vu partir leurs espoirs, quelquefois leur seul et unique espoir. Pour vous ce sont sans doute les ‘autres’ de Frantz Fanon. Le calvaire de ces parents n’est pas le vôtre, et leur soif de justice ne sera donc jamais la vôtre. Vos enfants n’y sont pas restés.

Monsieur le président, peut être que vous nous considériez comme des animaux avec des cartes d’électeurs, seulement utiles pour vous élire en cas de difficultés électorales, ou peu être encore que pour vous nous sommes utiles pour apporter de l’argent en voyageant dans des bateaux surchargés. Mais Monsieur le président nous sommes des êtres humains et des citoyens sénégalais à part entière! Nous méritons donc que justice soit faite sur cette hécatombe pour laquelle l’histoire vous retiendra sans doute comme le principal responsable.

Monsieur le président, je ne sais même pas comment, après nous avoir littéralement ‘abattus’, vous avez pu nous demander d’organiser une manifestation culturelle comme pour célébrer un acquis, au lieu d’un deuil national de 15 jours comme pour le président Senghor. On se souviendra de ces anniversaires politisés, où personne ne veut plus aller écouter Les discours démagogue de tous ces ministres que vous nous avez envoyés les dix dernières années. Nous espérons que président Macky Sall aura une autre démarche plus respectueuse et qu’il s’attellera enfin à punir les coupables de ce crime odieux. Sans quoi, il ne représentera pour nous qu’une continuité de la même politique d’animalisation des nôtres.

Monsieur le président, sachez qu’en nous refusant le renflouement du navire et le droit à un deuil plus digne, vous avez fini de faire de nous des épaves vivantes qui, au quotidien, portent un lourd fardeau d’émotions négatives où se retrouvent colère, haine et désire ardant de justice ou de vengeance.

Savez-vous ce que c’est que de haïr au point de sentir des douleurs physiques ? D’être secrètement déprimé et de s’afficher, presque toujours, avec un sourire qui ne fait que cacher un désire inavoué de vengeance nourri par une soif ardente de justice ? Pensez-vous à ces rescapés qui après 18 heures de solitude avant l’arrivée de vos ‘secours’ doivent maintenant vivre avec le film du naufrage dans leur tête ? Qu’en est-il de ces enfants, ces mères et pères, ces frères et sœurs, ces neveux et nièces, et ces amis dont l’âme a été noyée en même temps que les leurs dans ce naufrage le plus honteux de l’histoire de l’humanité ?

Mais où sont donc passés tous ces psychologues professionnels ou autoproclamés, qui étaient venus soutenir les rescapés et familles des victimes ? Était-ce une fantaisie contextuelle de votre régime pour montrer en son temps, que vous vous préoccupiez de nous ? Ou encore, est ce parce que les vrais psychologues, laissés à eux-mêmes dans cette galère, ont fini par être convaincus que sous votre régime, ils avaient tout intérêt à réorienter leurs efforts, pour avoir de quoi se mettre sous la dent ?

Que dire de ces orphelins, ces ‘pupilles victimes de la nation’ que votre régime a refusé de prendre en charge depuis leur tendre enfance comme vous l’aviez pourtant promis ? Savez vous ce qu’ils sont devenus ?

Monsieur le président, vos douze années au pouvoir furent des plus longues, et 2002 à 2012 fut la plus longue décennie de notre vie. Monsieur le président, allez vous reposer, mais souvenez-vous que nous ne vous oublierons jamais, vous et vos collaborateurs.

Avant que vous ne quittiez l’arène politique dont vous avez été un des principaux acteurs avant même ma naissance, je voulais vous écrire cette lettre. En cette année où le monde entier se souvient du Titanic, et en ce jour où nous commémorons les 10 ans du naufrage du bateau «le Joola», j’ai pensé partager avec vous, mes pensées du jour.

Monsieur le président, pour reprendre vos mots, vous avez toujours refusé de «marcher sur des cadavres pour accéder au palais présidentiel » préférant privilégier la transparence. Il est dommage qu’en en sortant, vous tourniez le dos à d’innombrables cadavres dont beaucoup sont enterrés dans des fosses communes, et d’autres disparus sans tombes.

J’espère que cette lettre vous parviendra tôt ou tard puisque je n’ai pas votre adresse. J’espère qu’elle vous trouvera en bonne santé et que vous pouvez, maintenant que vous n’êtes plus président au pouvoir, prendre le temps d’écouter une des millions de voix qui attendaient de vous un peu de justice et du respect pour nos proches, victimes de vos décisions. Aujourd’hui, pendant que vous fêtez votre «Prix du leadership africain» reçu le 23 Septembre 2012, nous continuons à souffrir des conséquences de votre leadership.

Maître, j’ajoute à cette lettre une liste des sources bibliographiques que j’ai consultées avant de vous écrire. J’y ai ajouté le livre publié sous la coordination du professeur Iba Der Thiam ‘Un procès d’intention à l’épreuve de la vérité’. J’avoue que le passage sur le naufrage du bateau «le Joola» n’est pas convainquant et qu’il ne fait rien d’autre que confirmer que la vérité a ‘été mise à  l’épreuve’ dans cette affaire.

Je nourris aussi l’espoir de vous lire sur le naufrage du «Joola» et bien sûr, au sujet d’autres disparus tel Mamadou Diop, un voisin de palier de ma petite sœur qu’elle m’avait présenté en 2009 et qui a perdu la vie pendant les manifestations préélectorales (Ndlr : en février 2012).

En attendant de connaître la vérité sur cette affaire, je vous prie en toute honnêteté, monsieur le président, de bien vouloir prendre en considération l’expression de mes sentiments négatifs les plus distingués.

 

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La première version de cette lettre a été publiée en avril 2012 à l’occasion du centième anniversaire du Titanic (15 avril 2012). Voir :

http://www.lasenegalaise.com/?lasenegalaise=infos&infos=societe&societe=210985  ou

http://www.thiesvision.com/Lettre-Ouverte-a-Monsieur-Le-President-Abdoulaye-Wade_a4382.html     

La deuxième version a été publiée sur Pambazuka News. Voir:

https://www.pambazuka.org/fr/governance/les-naufragés-du-«joola»-ne-vous-oublieront-jamais

 

Références  bibliographiques:

  • Coulibaly Abdou Latif, Wade, un opposant au l’Alternance piégée?, Les Editions Sentinelles, Dakar, 2003, 300 p.
  • Diop Souleymane Jules, Wade: l’avocat et le diable, l’Harmattan, Paris, 2007, 228
  • Fanon Frantz, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 1961 (2002),
  • Thiam Iba Der, Un procès d’intention à l’épreuve de la vérité, l’Hemicycle, Paris, 2004, 281
  • Wane Almamy Mamadou, Le Sénégal entre deux naufrages? Le «Joola» et l’alternance, l’Harmattan, Paris, 2003, 138
  • http://www.kassoumay.com/index.html 

15ème Anniversaire du Naufrage du bateau Le Joola – Le Titanic Africain. 2000 mots pour un hommage à nos 2000 morts

Le 26 septembre 2017 marque le 15ème anniversaire du naufrage du bateau Le Joola. Un record du monde pour un pays qui n’en bat pas beaucoup. Deux mille personnes ont été noyées dans l’Atlantique par le Président Abdoulaye Wade et son gouvernement dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002. Rappelons-le encore une fois, il y eut beaucoup plus de victimes que les 1500 morts du Titanic en 1912.

Les enfants qui n’étaient pas encore nés, ou qui étaient trop jeunes lors du naufrage, et dont le père, les frères ou les sœurs faisaient partie des 2000 victimes, ont aujourd’hui l’âge de demander à connaitre la vérité sur ce crime. Ils ont l’âge et le droit de demander pourquoi ce naufrage et ses 2000 morts, reste le seul vrai record du monde que le Sénégal ait battu depuis la nuit des temps.

Au lieu d’obtenir une réponse à cette question, ces jeunes continueront à écouter des hommes politiques, clamer ad nauseam, à tout le continent, que le Sénégal est un pays de droit et une vitrine de la démocratie en Afrique.

Depuis le naufrage du Joola en 2002, j’ai, moi aussi, écouté plusieurs hommes illustres de ce pays, nous dire que le Sénégal était un pays de droit sans jamais réellement comprendre ce qu’ils voulaient dire. S’il y a une chose que j’ai mieux comprise ces 15 dernières années, c’est que dans mon pays, la vie de certains a plus de valeur que celle des autres. Que comme dans la ferme animalière de Georges Orwell, « Tous les animaux sont égaux, mais [que] certains sont plus égaux que d’autres. » Que la justice, n’était pas là pour tout le monde. Que des hommes politiques pouvaient noyer 2000 personnes, et continuer à vivre comme si rien ne s’était jamais passé. Que ces hommes politiques, pouvaient créer une commission d’enquête, dans le seul but de trouver le meilleur moyen d’étouffer un crime contre l’humanité. J’ai appris ces 15 dernières années, que dans cette vitrine de la démocratie, 2000 personnes pouvaient être entassées comme du bétail, dans un tas de ferraille flottant, tenu par un seul moteur au lieu de deux. Que des naufragés pouvaient être abandonnés de 23 heures à 17 heures le jour suivant, sans qu’il n’y ait de coupables pour une arrivée aussi tardive des secours. Ce n’est que dans cet état de droit, dans le pays des présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall, que l’on peut déclarer au reste du monde, sans gêne ni remords, que personne n’était responsable d’un naufrage qui a fait plus de morts que le Titanic. C’est enfin dans cette vitrine de la démocratie, que l’injustice a pris le dessus sur une Justice qui, sans hésiter, a classé sans suite le dossier du naufrage le plus meurtrier de l’histoire de la marine civile mondiale, seulement deux ans après les faits, et sans enquête véritable.

Ils ont habillé le Sénégal d’un Boubou qu’ils ont baptisé « vitrine de la démocratie en Afrique ».  Il faut soigner les apparences. Elles sont trompeuses, on le savait déjà. Mais on sait aussi que les trompeurs savent soigner leurs apparences. Dans ce triste pandémonium de « tricheries, mensonges et crimes » pour reprendre Abdou Latif Coulibaly, dans cette nébuleuse de 15 ans, créée par le gouvernement du Président Wade, et ensuite entretenue par celui du Président Macky Sall, la place réservée aux familles des victimes est celle de citoyens entièrement à part. Ce qu’ils aimeraient c’est qu’on oublie. Que nous fassions comme eux.

En 2012, le 100ème anniversaire du Titanic a été commémoré partout dans le monde. L’année 2017 marque pour nous, 15 années d’injustice ! Quinze ans de traumatisme vécu dans le silence, où chacun gère sa douleur quotidienne en cachette. Pendant ce temps les criminels se pavanent dans les rues de notre pays ou dans des avions privés à faire le tour du monde … la conscience tranquille. Le 26 septembre 2017 marque aussi 15 années de sabotage des anniversaires du naufrage du « Joola » par les différents gouvernements qui se sont succédés. Lors de la commémoration du deuxième anniversaire, l’actuel Président Macky Sall a passé une maigre minute au cimetière de Kanten où sont enterrés des corps de naufragés dont beaucoup n’ont pas été identifiés. Il se rendra ensuite au port de Ziguinchor où l’attendaient les familles des victimes du naufrage, avec plus de deux heures de retard. Son discours commencera sans excuses sur ce retard.

Quinze ans après le naufrage, personne n’a réellement fait le deuil. Nos morts et leurs restes sont encore coincés dans l’épave dont le gouvernement sénégalais a rejeté les offres de renflouement. Malgré tout, on entend ces hommes politiques nous intimer, du haut de leur olympe, de faire le deuil sans nos morts ; de passer à autre chose, parce que ce naufrage appartient au passé. Ils nous demandent d’oublier en l’espace de 15 ans, des proches (frères, sœurs, maris, femmes, père, mère etc.) y compris ceux avec qui nous avons grandi ou vécu pendant plus de 20 ans.

Un deuil ne s’invente pas. Il ne se force pas non plus. Après le choc qui vient avec la perte d’un proche ou plusieurs proches, vient l’étape où les personnes éplorées doivent absorber ce choc. Ceci passe d’abord par le constat du décès, avant de commencer le deuil, pour essayer de combler le vide que les disparus laissent derrière eux. Dans le cas du naufrage du « Joola », les grands démocrates de ce pays demandent à chacun de s’inventer un deuil dans sa tête, et de passer ensuite à autre chose. Ils nous demandent d’oublier que des personnes qui nous ont été chères ont été enterrées dans l’anonymat et dans la précipitation. Ils nous demandent d’ignorer le traumatisme causé par le fait que beaucoup parmi ces disparus n’auront jamais de tombe. En réalité les familles des victimes du « Joola » sont comparables à des mutilés à qui l’on demande de faire comme s’ils n’avaient jamais été amputés d’un membre.

Comme soutien moral, il a été demandé aux familles des victimes de s’en tenir à la volonté divine, parce que Dieu était l’ultime responsable du naufrage du « Joola » avec ses milliers de morts. Le recours à la fatalité est la plus grande invention de l’homo senegalensis pour masquer son irresponsabilité, surtout lorsque ses décisions aboutissent à des catastrophes.

Mais de quel dieu s’agit-il !!? Quel est ce dieu (en minuscule) qui a demandé en conseil des ministres de remettre le bateau Le Joola en circulation alors qu’il n’avait qu’un seul moteur fonctionnel au lieu de deux ? Est-ce ce même dieu qui a décidé de réfectionner l’avion présidentiel du Président Abdoulaye Wade à plus de 10 milliards de Francs CFA, alors que le bateau Le Joola n’avait besoin que de 500 millions pour fonctionner correctement ? Non ! Ce dieu qu’ils invoquent, n’est pas le Dieu auquel le sénégalais moyen s’adresse dans ses prières quotidiennes. Ce dieu, c’est la cupidité de ces hommes politiques qui ont remis en mer un bateau en panne, pour nous dire après qu’il était « fait pour les fleuves, les lacs et les rivières ». Ce dieu, c’est leur obsession à gagner plus de millions de francs CFA à chaque surcharge du bateau Le Joola. Et ce n’est que lorsque l’irresponsabilité de ces responsables politiques est devenue plus évidente qu’ils invitent chaque citoyen à « faire son examen de conscience afin que [cette hécatombe] ne se reproduise plus » – paroles du Président Wade.

Le débat sur le changement de comportements des sénégalais n’a en réalité, duré que le temps d’un discours. Il s’agissait alors, entre autres, d’arrêter, les surcharges dans les transports publics. Le bateau transportait 2000 passagers au lieu des 550 prévus.

Mais aujourd’hui, il y a même des surcharges à la morgue de l’Hôpital Régional de Ziguinchor, où des corps de personnes qui ne se sont jamais connues de leur vivant, peuvent être tassés dans un même casier en attendant leur enterrement. Pire encore, en plus des cas de confusions de cadavres qu’on a pu constater par le passé (Guelwaar n’est plus une fiction), les enterrements précipités sont devenus monnaie courante, puisqu’il est aujourd’hui fréquent que des corps commencent à pourrir à l’intérieur même des casiers dysfonctionnels de la morgue.

Mais le naufrage du « Joola » se prolonge aussi à l’intérieur de l’Hôpital Régional de Ziguinchor qui est souvent vu comme un mouroir régional. Un parent très proche y a perdu la vie l’année dernière, après avoir passé plus de 48 heures à attendre un spécialiste qui devait arrêter l’hémorragie dont il était victime. On utilisera du coton pour tenter de stopper l’écoulement du sang, en attendant l’arrivée du spécialiste, qui ne se présentera que deux jours plus tard, quand il était déjà dans un coma profond. Trop tard.

Le « Masla et le Garawul » sont aujourd’hui plus que d’actualité, parce qu’ici, on meurt tout le temps, de tout et de rien, comme des mouches. On ne compte plus le nombre de personnes qui affirment que s’il fallait les interner dans cet hôpital, la première chose qu’ils demanderaient à Dieu, c’est de leur donner la force d’écrire leur testament avant d’y aller. Il ne s’agit pas ici de s’attaquer aux médecins qui font preuve de professionnalisme, et qui se battent tous les jours pour sauver des vies. Nous parlons plutôt de tous ces dangers publics qui vont jusqu’à soutirer et « perdre » des médicaments achetés par les malades pour leurs propres soins… Il s’agit ici d’un hôpital que Souleymane Jules Diop, actuel conseiller du président de la république, avait, du temps de sa révolution, classé comme hôpital international puisqu’il recevait des malades de pays comme la Guinée-Bissau.

Au passage, allez rappeler à Souleymane Jules Diop, que le naufrage qu’il a lui-même qualifié de crime contre l’humanité qui devait être puni, n’est pas une affaire du passé. Qu’un révolutionnaire, « ne démissionne jamais » comme disait Che Guevara. Dites à monsieur Diop, aujourd’hui révolutionnaire démissionnaire, qu’après avoir mené une révolution contre le régime du Président Wade, il est criminel de s’imposer un silence sur les injustices qu’il avait combattues. Il avait pointé du doigt nombres de vices et de crimes du régime du Président Abdoulaye Wade, particulièrement le naufrage du Joola. Aujourd’hui on le voit recroquevillé derrière le président de la république, en train de lui souffler … sans doute le silence sur cette affaire.

La triste réalité dans toute cette entreprise de mensonges, de cachoteries, et d’arnaque à tous les niveaux, c’est qu’ils cherchent à effacer ce naufrage du « Joola » avec ses 2000 morts de la mémoire collective, et à effectuer un remplacement de mémoire, en laissant pour seules traces, leurs versions officielles et… le silence. Mais un record du monde ne se cache pas. Il se parade, et nous allons parader ce record de 2000 morts autant que faire se peut, pour que l’Afrique, le monde entier et l’histoire, retiennent que le régime du Président Abdoulaye Wade et celui de son successeur Macky Sall, ont fait du Sénégal une des vitrines de l’injustice en Afrique et dans le monde.

Wade et ses associés sont les vrais responsables de ce crime ignominieux dont nous commémorons les 15 ans ce 26 septembre 2017. Le Président Macky Sall et ses collaborateurs, dont Souleymane Jules Diop, sont aujourd’hui les premiers à perpétuer cette injustice.

Ce n’est pas aujourd’hui qu’un examen de conscience réussira au Sénégal. Et ce n’est pas demain que nous parlerons d’une justice digne, et d’un gouvernement juste, qui oseront prendre le taureau du naufrage du « Joola » par les cornes.

Comme ils nous y ont habitués depuis 15 ans, nos responsables politiques reviendront ce 26 Septembre 2017 faire acte de présence. A leur départ, nous continuerons à porter ce fardeau émotionnel qui nous consume à petit feu. Leur attitude continue de nous prouver que la vie est belle, tant que ceux qui meurent ne sont pas des leurs. En attendant de trouver les véritables défenseurs de la justice qui nous permettront de faire une certaine forme de deuil, permettez‑moi d’emprunter une phrase de La Rumeur (Groupe de Rap français) pour rendre « hommage à ces disparitions soudaines qui nous traumatiseront à vie ».

Et si j’ai un dernier mot à adresser à cette fratrie de l’alternance et consorts, le voici : Ayez au moins le courage de nous dire la vérité !

Dr Serge SAGNA

Chercheur en Linguistique

Université de York

Royaume-Uni