15ème Anniversaire du Naufrage du bateau Le Joola – Le Titanic Africain. 2000 mots pour un hommage à nos 2000 morts

Le 26 septembre 2017 marque le 15ème anniversaire du naufrage du bateau Le Joola. Un record du monde pour un pays qui n’en bat pas beaucoup. Deux mille personnes ont été noyées dans l’Atlantique par le Président Abdoulaye Wade et son gouvernement dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002. Rappelons-le encore une fois, il y eut beaucoup plus de victimes que les 1500 morts du Titanic en 1912.

Les enfants qui n’étaient pas encore nés, ou qui étaient trop jeunes lors du naufrage, et dont le père, les frères ou les sœurs faisaient partie des 2000 victimes, ont aujourd’hui l’âge de demander à connaitre la vérité sur ce crime. Ils ont l’âge et le droit de demander pourquoi ce naufrage et ses 2000 morts, reste le seul vrai record du monde que le Sénégal ait battu depuis la nuit des temps.

Au lieu d’obtenir une réponse à cette question, ces jeunes continueront à écouter des hommes politiques, clamer ad nauseam, à tout le continent, que le Sénégal est un pays de droit et une vitrine de la démocratie en Afrique.

Depuis le naufrage du Joola en 2002, j’ai, moi aussi, écouté plusieurs hommes illustres de ce pays, nous dire que le Sénégal était un pays de droit sans jamais réellement comprendre ce qu’ils voulaient dire. S’il y a une chose que j’ai mieux comprise ces 15 dernières années, c’est que dans mon pays, la vie de certains a plus de valeur que celle des autres. Que comme dans la ferme animalière de Georges Orwell, « Tous les animaux sont égaux, mais [que] certains sont plus égaux que d’autres. » Que la justice, n’était pas là pour tout le monde. Que des hommes politiques pouvaient noyer 2000 personnes, et continuer à vivre comme si rien ne s’était jamais passé. Que ces hommes politiques, pouvaient créer une commission d’enquête, dans le seul but de trouver le meilleur moyen d’étouffer un crime contre l’humanité. J’ai appris ces 15 dernières années, que dans cette vitrine de la démocratie, 2000 personnes pouvaient être entassées comme du bétail, dans un tas de ferraille flottant, tenu par un seul moteur au lieu de deux. Que des naufragés pouvaient être abandonnés de 23 heures à 17 heures le jour suivant, sans qu’il n’y ait de coupables pour une arrivée aussi tardive des secours. Ce n’est que dans cet état de droit, dans le pays des présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall, que l’on peut déclarer au reste du monde, sans gêne ni remords, que personne n’était responsable d’un naufrage qui a fait plus de morts que le Titanic. C’est enfin dans cette vitrine de la démocratie, que l’injustice a pris le dessus sur une Justice qui, sans hésiter, a classé sans suite le dossier du naufrage le plus meurtrier de l’histoire de la marine civile mondiale, seulement deux ans après les faits, et sans enquête véritable.

Ils ont habillé le Sénégal d’un Boubou qu’ils ont baptisé « vitrine de la démocratie en Afrique ».  Il faut soigner les apparences. Elles sont trompeuses, on le savait déjà. Mais on sait aussi que les trompeurs savent soigner leurs apparences. Dans ce triste pandémonium de « tricheries, mensonges et crimes » pour reprendre Abdou Latif Coulibaly, dans cette nébuleuse de 15 ans, créée par le gouvernement du Président Wade, et ensuite entretenue par celui du Président Macky Sall, la place réservée aux familles des victimes est celle de citoyens entièrement à part. Ce qu’ils aimeraient c’est qu’on oublie. Que nous fassions comme eux.

En 2012, le 100ème anniversaire du Titanic a été commémoré partout dans le monde. L’année 2017 marque pour nous, 15 années d’injustice ! Quinze ans de traumatisme vécu dans le silence, où chacun gère sa douleur quotidienne en cachette. Pendant ce temps les criminels se pavanent dans les rues de notre pays ou dans des avions privés à faire le tour du monde … la conscience tranquille. Le 26 septembre 2017 marque aussi 15 années de sabotage des anniversaires du naufrage du « Joola » par les différents gouvernements qui se sont succédés. Lors de la commémoration du deuxième anniversaire, l’actuel Président Macky Sall a passé une maigre minute au cimetière de Kanten où sont enterrés des corps de naufragés dont beaucoup n’ont pas été identifiés. Il se rendra ensuite au port de Ziguinchor où l’attendaient les familles des victimes du naufrage, avec plus de deux heures de retard. Son discours commencera sans excuses sur ce retard.

Quinze ans après le naufrage, personne n’a réellement fait le deuil. Nos morts et leurs restes sont encore coincés dans l’épave dont le gouvernement sénégalais a rejeté les offres de renflouement. Malgré tout, on entend ces hommes politiques nous intimer, du haut de leur olympe, de faire le deuil sans nos morts ; de passer à autre chose, parce que ce naufrage appartient au passé. Ils nous demandent d’oublier en l’espace de 15 ans, des proches (frères, sœurs, maris, femmes, père, mère etc.) y compris ceux avec qui nous avons grandi ou vécu pendant plus de 20 ans.

Un deuil ne s’invente pas. Il ne se force pas non plus. Après le choc qui vient avec la perte d’un proche ou plusieurs proches, vient l’étape où les personnes éplorées doivent absorber ce choc. Ceci passe d’abord par le constat du décès, avant de commencer le deuil, pour essayer de combler le vide que les disparus laissent derrière eux. Dans le cas du naufrage du « Joola », les grands démocrates de ce pays demandent à chacun de s’inventer un deuil dans sa tête, et de passer ensuite à autre chose. Ils nous demandent d’oublier que des personnes qui nous ont été chères ont été enterrées dans l’anonymat et dans la précipitation. Ils nous demandent d’ignorer le traumatisme causé par le fait que beaucoup parmi ces disparus n’auront jamais de tombe. En réalité les familles des victimes du « Joola » sont comparables à des mutilés à qui l’on demande de faire comme s’ils n’avaient jamais été amputés d’un membre.

Comme soutien moral, il a été demandé aux familles des victimes de s’en tenir à la volonté divine, parce que Dieu était l’ultime responsable du naufrage du « Joola » avec ses milliers de morts. Le recours à la fatalité est la plus grande invention de l’homo senegalensis pour masquer son irresponsabilité, surtout lorsque ses décisions aboutissent à des catastrophes.

Mais de quel dieu s’agit-il !!? Quel est ce dieu (en minuscule) qui a demandé en conseil des ministres de remettre le bateau Le Joola en circulation alors qu’il n’avait qu’un seul moteur fonctionnel au lieu de deux ? Est-ce ce même dieu qui a décidé de réfectionner l’avion présidentiel du Président Abdoulaye Wade à plus de 10 milliards de Francs CFA, alors que le bateau Le Joola n’avait besoin que de 500 millions pour fonctionner correctement ? Non ! Ce dieu qu’ils invoquent, n’est pas le Dieu auquel le sénégalais moyen s’adresse dans ses prières quotidiennes. Ce dieu, c’est la cupidité de ces hommes politiques qui ont remis en mer un bateau en panne, pour nous dire après qu’il était « fait pour les fleuves, les lacs et les rivières ». Ce dieu, c’est leur obsession à gagner plus de millions de francs CFA à chaque surcharge du bateau Le Joola. Et ce n’est que lorsque l’irresponsabilité de ces responsables politiques est devenue plus évidente qu’ils invitent chaque citoyen à « faire son examen de conscience afin que [cette hécatombe] ne se reproduise plus » – paroles du Président Wade.

Le débat sur le changement de comportements des sénégalais n’a en réalité, duré que le temps d’un discours. Il s’agissait alors, entre autres, d’arrêter, les surcharges dans les transports publics. Le bateau transportait 2000 passagers au lieu des 550 prévus.

Mais aujourd’hui, il y a même des surcharges à la morgue de l’Hôpital Régional de Ziguinchor, où des corps de personnes qui ne se sont jamais connues de leur vivant, peuvent être tassés dans un même casier en attendant leur enterrement. Pire encore, en plus des cas de confusions de cadavres qu’on a pu constater par le passé (Guelwaar n’est plus une fiction), les enterrements précipités sont devenus monnaie courante, puisqu’il est aujourd’hui fréquent que des corps commencent à pourrir à l’intérieur même des casiers dysfonctionnels de la morgue.

Mais le naufrage du « Joola » se prolonge aussi à l’intérieur de l’Hôpital Régional de Ziguinchor qui est souvent vu comme un mouroir régional. Un parent très proche y a perdu la vie l’année dernière, après avoir passé plus de 48 heures à attendre un spécialiste qui devait arrêter l’hémorragie dont il était victime. On utilisera du coton pour tenter de stopper l’écoulement du sang, en attendant l’arrivée du spécialiste, qui ne se présentera que deux jours plus tard, quand il était déjà dans un coma profond. Trop tard.

Le « Masla et le Garawul » sont aujourd’hui plus que d’actualité, parce qu’ici, on meurt tout le temps, de tout et de rien, comme des mouches. On ne compte plus le nombre de personnes qui affirment que s’il fallait les interner dans cet hôpital, la première chose qu’ils demanderaient à Dieu, c’est de leur donner la force d’écrire leur testament avant d’y aller. Il ne s’agit pas ici de s’attaquer aux médecins qui font preuve de professionnalisme, et qui se battent tous les jours pour sauver des vies. Nous parlons plutôt de tous ces dangers publics qui vont jusqu’à soutirer et « perdre » des médicaments achetés par les malades pour leurs propres soins… Il s’agit ici d’un hôpital que Souleymane Jules Diop, actuel conseiller du président de la république, avait, du temps de sa révolution, classé comme hôpital international puisqu’il recevait des malades de pays comme la Guinée-Bissau.

Au passage, allez rappeler à Souleymane Jules Diop, que le naufrage qu’il a lui-même qualifié de crime contre l’humanité qui devait être puni, n’est pas une affaire du passé. Qu’un révolutionnaire, « ne démissionne jamais » comme disait Che Guevara. Dites à monsieur Diop, aujourd’hui révolutionnaire démissionnaire, qu’après avoir mené une révolution contre le régime du Président Wade, il est criminel de s’imposer un silence sur les injustices qu’il avait combattues. Il avait pointé du doigt nombres de vices et de crimes du régime du Président Abdoulaye Wade, particulièrement le naufrage du Joola. Aujourd’hui on le voit recroquevillé derrière le président de la république, en train de lui souffler … sans doute le silence sur cette affaire.

La triste réalité dans toute cette entreprise de mensonges, de cachoteries, et d’arnaque à tous les niveaux, c’est qu’ils cherchent à effacer ce naufrage du « Joola » avec ses 2000 morts de la mémoire collective, et à effectuer un remplacement de mémoire, en laissant pour seules traces, leurs versions officielles et… le silence. Mais un record du monde ne se cache pas. Il se parade, et nous allons parader ce record de 2000 morts autant que faire se peut, pour que l’Afrique, le monde entier et l’histoire, retiennent que le régime du Président Abdoulaye Wade et celui de son successeur Macky Sall, ont fait du Sénégal une des vitrines de l’injustice en Afrique et dans le monde.

Wade et ses associés sont les vrais responsables de ce crime ignominieux dont nous commémorons les 15 ans ce 26 septembre 2017. Le Président Macky Sall et ses collaborateurs, dont Souleymane Jules Diop, sont aujourd’hui les premiers à perpétuer cette injustice.

Ce n’est pas aujourd’hui qu’un examen de conscience réussira au Sénégal. Et ce n’est pas demain que nous parlerons d’une justice digne, et d’un gouvernement juste, qui oseront prendre le taureau du naufrage du « Joola » par les cornes.

Comme ils nous y ont habitués depuis 15 ans, nos responsables politiques reviendront ce 26 Septembre 2017 faire acte de présence. A leur départ, nous continuerons à porter ce fardeau émotionnel qui nous consume à petit feu. Leur attitude continue de nous prouver que la vie est belle, tant que ceux qui meurent ne sont pas des leurs. En attendant de trouver les véritables défenseurs de la justice qui nous permettront de faire une certaine forme de deuil, permettez‑moi d’emprunter une phrase de La Rumeur (Groupe de Rap français) pour rendre « hommage à ces disparitions soudaines qui nous traumatiseront à vie ».

Et si j’ai un dernier mot à adresser à cette fratrie de l’alternance et consorts, le voici : Ayez au moins le courage de nous dire la vérité !

Dr Serge SAGNA

Chercheur en Linguistique

Université de York

Royaume-Uni

10 thoughts on “15ème Anniversaire du Naufrage du bateau Le Joola – Le Titanic Africain. 2000 mots pour un hommage à nos 2000 morts

  1. Fabien Sagna

    Merci, grand Frere! Ton article est on ne peut plus clair et ton analyse, pertinente. Il faut que justice soit faite a ces 2000 morts et les senegelais, notamment les casamancais, doivent arreter d’etre trop egoiste out passif quand il s’agit de combattre une injustice. Quid de ceux qui se disent “Cadres casamancais”? N’est-ce pas “in re incarceta curatur cercetus amicus”?, Ciceron, in “De amicitia”. Nous devons nous organiser pour contraindre l’Etat a condamner les responsables et complices a la hateur de leur crime. Les droits ne se negocient pas, on les arrachent entre les mains de celui ou celle qui tente ou veut nous les confisquer.

  2. Julienne Gomis

    Nous n’oublierons jamais. Cette date et tous ces morts resterons à jamais dans nos cœurs. Tout à fait d’accord que la vie est belle quand ce ne sont pas nos proches qui sont morts.

  3. Henriette

    Nos larmes ne sècheront jamais. Je suis consciente des injustices dont sont victimes tous nos parents, frères et sœurs en casamence.
    Que faire ? Qu’attendons-nous pour nous mobiliser ?
    Pourquoi tant d’impuissance ? Tu as tout mon soutien.

  4. Raoul Bassène

    PAIX ET SALUT AUX ÂMES INNOCENTES. AMEN! C’est au Sénégal seulement que l’on peut voir de crimes attroces sans justice. Il y a trop d’impunité au Sénégal. Comment voulez-vous que les parents(es), amis(es) oublient sans que justice soit rendue à ces VICTIMES???

  5. Pierre- Alban Bassène

    Merci Atiom pour ce message qui vient d un coeur qui saigne depuis 15 ans. Merci pour les sans voix qui continuent de pleurer leurs êtres chers en silence. Merci d avoir rappelé qu au delà nos souffrances de la perte de nos proches, l injustice continuera de nous cracher à la figure.
    Nous n oublierons jamais!

  6. Patrice Boc

    Seule la vérité rend libre. Vivement qu’elle advienne un jour à propos de cet inoubliable naufrage. Courage et espérance, mon cher ami Serge. Union de prières.
    Boc

  7. Vous avez été plus de 300 (de plusieurs pays) à avoir consulté mon dernier article sur le 15eme anniversaire du Naufrage du bateau Le Joola.
    Merci à tous ceux qui ont réagi sur Facebook, ou en commentant sur mon site web (sergesagna.com). Merci également à vous qui m’avez contacté par téléphone, email ou via Watsapp à propos de mon article. Je remercie aussi tous ceux m’ont lu, mais avec qui je n’ai pas eu l’opportunité d’échanger.
    J’ai dû disparaître de Facebook pour quelques semaines à cause du boulot…
    “Celui qui laisse commettre une injustice ouvre la voie à la suivante.”
    Willy Brandt (prix Nobel de la Paix 1971)

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