Le président Wade a 99 ans … Que de souvenirs!

Abdoulaye Wade a eu 99 ans il y a quelques jours (29 mai 2025). Chaque fois que je vois sa photo, une foule d’images me revient.

  • Je revois l’homme au crâne rasé, en ‘ndel’, dont le poster ornait le salon de mon grand-père maternel.
  • Je revois les visages de ces militants du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) contraints à l’exil, accusés à tort de soutenir les rebelles de Casamance. Leur seul crime : appartenir au PDS.
  • Je revois cet homme qui a passé 26 ans dans l’opposition sénégalaise avant d’accéder pacifiquement au pouvoir en 2000.
  • Je revois un homme courageux, épris de justice, capable de mobiliser des foules assoiffées d’équité.
  • J’entends encore l’hymne de l’Afrique résonner lors de sa prestation de serment…

À 99 ans, comment ne pas saluer un tel parcours ?

Mais à côté de cette photo, d’autres images, plus sombres, s’imposent à mon esprit.

  • Je vois le président qui a eu recours à la violence pour tenter de s’accrocher au pouvoir, avant de le transmettre à son fils.
  • Je revois la coque du bateau Le Joola naufragé avec ses 2 000 morts.
  • J’y vois mon cousin Hyacinthe (Jitti) Sagna, son frère Édouard, nos oncles René Bassène, Hilaire Tapou Bassène, Antoine Tendeng. Des profondeurs de l’océan émergent les visages de mes cousines Diara Ndiaye, Françoise Gounhesi Tendeng, de mon ami Mathieu Diatta, dit Mister Mach le reggaeman, de Stanislas Sagna, dit Akenga, de Larissa Diagne… La liste est longue. Ils étaient 2 000!
  • J’y vois aussi les visages de mon petit frère, Jean Jacques Sagna, de ma petite sœur Marthe Raissa Sagna, et de centaines d’étudiants qui, comme eux, rentraient à l’université pour leurs examens. Une école de football aussi… Je cite des noms, car derrière les chiffres, il y a des vies humaines.
  • Je vois nos mères, le visage ridé par la douleur, désemparées face à une injustice qui dure depuis près d’un quart de siècle. Des pères qui souffrent en silence. Des enfants qui se demandent s’il existe une justice dans ce pays.
  • Je vois le visage de celui que je tiens pour responsable de ces 2 000 morts, Abdoulaye Wade.
  • Je vois une justice injuste, incapable de désigner les vrais coupables, mais prompte à condamner à perpétuité notre frère René Capain Bassène, journaliste talentueux, pour un crime qu’il n’a pas commis.
  • Et à côté de la photo de Wade, apparaît celle de son poulain, Macky Sall, devenu à son tour un apprenti dictateur.

Nous souhaitons longue vie au “pape de l’alternance démocratique” au Sénégal.
Mais le jour où il tirera sa révérence, beaucoup ne retiendront que son rôle dans la construction de la démocratie. Car une fois morts, les hommes deviennent toujours des braves types.
Mais comment oublier nos 2 000 morts ? Combien auraient pu atteindre les 99 ans ? On ne le saura jamais !

Si vous lisez ce message, Monsieur le Président, je suis toujours dans l’attente d’une réponse à ma lettre ouverte de 2012.

Joyeux anniversaire, Monsieur le président !

Références photos :

https://www.seneplus.com/societe/le-joola-18-ans-deja

https://fr.africanews.com/2017/09/11/senegal-mission-accomplie-abdoulaye-wade-quitte-l-assemblee/

Naufrage du Bateau le Joola : 22 ans de sabotage

Cela fait 22 ans que nous commémorons la disparition brutale de nos proches. Merci pour vos pensées pieuses !

 Les plaies restent encore fraîches et béantes, surtout que c’est aussi, malheureusement, 22 ans d’injustice et de sabotage de la part des hommes politiques sénégalais que nous avions mis au pouvoir entre 2000 et 2024.

Cela fait 22 ans que nous attendons que justice soit faite. Que les responsables du naufrage le plus criminel de l’histoire de la marine civile soient traduits devant la justice. Mais notre justice est injuste ! Le dossier fut classé sans suite, deux années seulement après le naufrage ! Notre ‘Justice’ est plus occupée à faire de René Capain Bassène le bouc émissaire du massacre de Bofa Bayotte, et à le garder en prison, malgré une enquête bâclée. Rendre justice aux 2000 morts du naufrage du Joola n’a pas du tout d’importance pour eux.

Cela fait 22 ans que des enfants, dits pupilles de la nation grandissent, traumatisés par la disparition de leurs parents dans des conditions inhumaines. 22 ans qu’ils sont négligés par les hommes politiques qui sont les vrais responsables du naufrage.

Cela fait aussi 22 ans que des hommes véreux, soutenus par les deux gouvernements libéraux d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall, profitent de la souffrance des familles des naufragés pour s’enrichir.

22 ans que nous demandons le renflouement du Bateau le Joola afin que nous puissions faire notre deuil.  Mais leurs priorités sont ailleurs !

Osons le dire, cela fait 22 ans qu’on nous prend pour des imbéciles. 22 ans que les régimes de Wade et de Macky politisent les journées de commémoration des 2000 morts qu’ils ont jeté dans l’Océan Atlantique avant de leur tourner le dos, comme s’ils venaient de faire un sacrifice recommandé par un marabout. Depuis les “5 millions ou rien” de Maître Wade, jusqu’aux milliards qu’Idrissa Seck était venu nous promettre lors d’un des anniversaires du naufrage, c’était le même son de cloche. Avec Macky Sall, la condescendance atteindra un niveau olympique. Il était arrivé, lors d’un des premiers anniversaires du naufrage, avec plus de trois heures de retard, accompagné par une caravane de militants portant des t-shirts sur lesquels il était écrit “mouvement de soutien…”

Nous avions passé plus de 20 ans à attendre la construction d’un monument commémoratif du naufrage. Le jour de l’inauguration du Mémorial, Amadou Ba, alors candidat désigné de Macky Sall pour les élections de 2024, préfère aller inaugurer un magasin de noix d’acajous à Djifanghor, et y arriver vers 21 heures, alors que les familles des naufragés l’y attendaient depuis 15 heures. Comme son mentor d’alors (Macky Sall), il arrivera accompagné d’une délégation de militants avec des t-shirts sur lesquels il était écrit “Merci Macky, Bienvenue Amadou Ba !”

Cette image de Macky Sall, placé au dessus du Mémorial, est plus révélatrice de leur attitude que tous les discours qu’ils sont venus nous jeter à la face depuis 2002. Le sabotage n’a pas de limite!

Cela fait 22 ans que ces hommes sans cœur crachent sur les sépultures de nos proches qu’ils ont noyés et nourris à des poissons. 22 ans que nos papas et mamans se cachent pour pleurer leurs enfants noyés par Abdoulaye Wade et ses associés de l’Arternance. 22 ans que les rescapés du naufrage vivent sans soutien psychologique.

Pour eux, la commémoration est une affaire annuelle. Pour nous, elle fait partie de notre quotidien.

Le sentiment de dégoût que j’éprouve envers ces hommes et leurs actes est tellement profond que … je préfère ne même pas finir cette phrase…

Naufrage du Jóola, 2002-2022, 20ème anniversaire : Sénégal, vitrine de l’injustice en Afrique

J’ai toujours envie de vomir lorsque j’entends dire que le Sénégal est la vitrine de la démocratie en Afrique. Cette sensation de dégoût est encore plus forte quand je pense aux injustices vécues par les survivants et les familles des victimes du naufrage du Bateau le Jóola pendant ces 20 dernières années.

Le naufrage du Jóola, avec ses 2000 morts, est la réalisation la plus concrète du président Abdoulaye Wade durant ses années à la tête du pays ! C’est lui qui avait décidé de réfectionner l’avion présidentiel à 10 milliards de francs CFA, alors que le Bateau le Jóola qui n’avait besoin que de 250 millions continuait à circuler avec un seul moteur. C’est grâce à lui que le Sénégal détient le triste record du nombre de morts dans un naufrage, surpassant les 1500 morts du Titanic. Il avait promis, au lendemain du naufrage en 2002, que les coupables seraient punis. Vingt ans plus tard, personne n’a été jugé. Personne ne le sera ! Une commission d’enquête fut mise en place pour enquêter sur les causes du naufrage et situer les responsabilités. On le sait maintenant, la véritable mission de cette commission consistait à trouver le meilleur moyen d’étouffer cette affaire. Sans surprise, le dossier fut classé sans suite par la “justice” sénégalaise, deux ans seulement après le naufrage.

Osons le dire, si Wade ou un seul de ses collaborateurs avait perdu un enfant dans ce naufrage, son gouvernement aurait remué ciel et terre pour que la lumière soit faite, et que les responsables de ce crime odieux soient identifiés et punis. Mais la raison pour laquelle les criminels du Jóola n’ont jamais été inquiétés est simple. Le président Abdoulaye Wade est le premier responsable de ce naufrage. C’est lui qui, comme le rapportait un célèbre journaliste lors d’une de ses diatribes contre sa personne et son régime, avait demandé de remettre en circulation le Bateau le Jóola avec un seul moteur au lieu de deux, alors qu’il était en carénage depuis plus d’un an. Certains de ses ministres avaient fait le voyage inaugural Dakar-Ziguinchor pour marquer le retour du bateau en mer. Mais beaucoup de passagers qui avaient fait ce voyage, auraient juré en sortant du port de Ziguinchor, qu’ils ne retourneraient plus dans cette épave flottante. Le Bateau Le Jóola faisait d’énormes bénéfices à chaque rotation. Le gouvernement pris alors la peine de rassurer les populations qu’il était prudent d’y voyager.

En ces temps-là, pour beaucoup, aller à Dakar par la mer était un moyen d’éviter la galère des voyages à travers la Trans-Gambienne et les fréquentes attaques à main armée sur la Nationale 4. C’était aussi une manière d’éviter les tractations incessantes et les humiliations aux nombreux checkpoints de l’armée, toujours vécues la peur au ventre, où des soldats pouvaient défaire les valises soigneusement rangées des voyageurs, ou faire descendre un voyageur dont le sort restera inconnu…

La capacité du Bateau Le Jóola avec deux moteurs était de 550 passagers, mais plus de 2000 passagers y furent entassés comme des sardines. Le naufrage eu lieu le soir du 26 septembre 2002 autour de 23 heures. Mais les secours militaires arrivèrent le lendemain, 18 heures plus tard, comme le rapporte l’écrivain Almamy Mamadou Wane. La coque du navire qui aurait dû être renflouée pour nous permettre de faire un semblant de deuil, est encore sous l’eau, 20 ans après. Ils n’en ont cure, car aucun d’entre eux n’y a perdu un proche qui n’aurait eu qu’un tas de ferrailles en guise de sépulture. Wade et ses associés ont noyé plus de 2000 personnes dans le naufrage le plus meurtrier de l’histoire de la marine civile. Au moins 500 morts de plus que le Titanic qui en 1912 avait fait 1500 morts.

Il n’a jamais été question pour eux de rendre justice aux familles des victimes. Pour étouffer cette affaire, ils ont commencé par dissoudre le Collectif des Familles des Victimes, formé lors de la première manifestation devant les grilles du palais présidentiel, et composé d’hommes qui exigeaient que la lumière soit faite sur les causes de ce naufrage et que justice soit rendue. L’Association des Familles des Victimes, formée par le gouvernement de Wade pour éliminer le Collectif des Familles des Victimes est, depuis des années, dirigée par des personnes dont certaines ont été accusées de détournement de fonds utilisés pour construire leurs propres maisons. Les gouvernements de Wade, et plus tard, celui de Macky Sall, ont trouvé ici la muselière qu’il fallait pour taire les revendications, avec cette association dont l’utilité reste encore un mystère pour la plus part des membres des familles des victimes.

Le naufrage du Jóola est le témoignage concret de la faillite de l’Alternance démocratique au Sénégal sous Wade. Il est suivi par la dérive en cours d’un Sénégal qui se voulait émergent sous Macky Sall, avec son silence de taupe sur cette affaire. Les journalistes Suleymane Jules Diop et Abdoul Latif Coulibaly, conseillers du président Macky Sall, sont aujourd’hui muets sur ce crime contre l’humanité qu’ils avaient dénoncé avant de se retrouver au gouvernement.

Si ce pays était une semi-démocratie, nous aurions au moins eu un simulacre de procès. Mais, ceux qui ont vécu dans leur chair le conflit de Casamance, qui ont vu leurs parents innocents se faire enlever, humilier, torturer et même disparaître après avoir été accusés de faire partie d’une rébellion qu’ils n’avaient jamais soutenue, savent que la démocratie sénégalaise s’arrête à la frontière de la Gambie. La gestion du naufrage du Bateau Le Jóola n’a fait que confirmer le fait que nous vivions dans une des vitrines de l’injustice en Afrique. Vingt ans d’injustice, une affaire classée sans suite deux ans après par une justice fantoche.

Nous voulions un peu de respect lors des journées de commémoration du naufrage, mais elles furent politisées. Nous demandions que justice soit faite, mais les responsables de la gestion du Jóola furent récompensés avec de meilleurs postes et sans doute, une augmentation de salaire. Ce 26 septembre 2022, des membres du gouvernement viendront, comme d’habitude, prononcer leur discours de sabotage annuel, pour donner l’impression qu’ils sont préoccupés par la douleur des familles des naufragés. La devanture du monument inachevé 20 ans plus tard, et qu’ils inaugureront sans doute dans la semaine des quatre jeudis, sera nettoyée. Mais à l’arrière, du côté du Fleuve Casamance, se trouve un dépotoir nauséabond dont l’état ne fait que refléter leur gestion de la question du Bateau Le Jóola.      

Aujourd’hui, le naufrage se prolonge dans nos hôpitaux. Je le disais dans un blog publié à l’occasion du 15ème anniversaire du naufrage du Jóola. Mon propre père en fut une victime il y a un an. Après avoir tâtonné des jours sur son diagnostic, les médecins l’opérèrent d’une occlusion intestinale. Moins de 12 heures après, un infirmier le fit asseoir contre toutes indications. Il perdit la vie moins de cinq minutes plus tard. Comme si cette horreur ne suffisait pas, l’hôpital nous envoya la partie sectionnée de son colon à la maison dans un pot de chocolat, quelques jours après son enterrement… Porter plainte serait une perte de temps. Les hôpitaux publics ne sont que le reflet du fonctionnement des démocraties bananières où ils se trouvent. Après avoir perdu notre frère et notre sœur dans le Bateau Le Jóola, ainsi que de nombreux cousins et amis, et beaucoup de connaissances, nous avons appris à ne plus faire confiance à la justice sénégalaise. De toute façon, les cas d’erreurs médicales sont tellement fréquents que je me demande si depuis 2002, les hôpitaux de Ziguinchor n’ont pas fait plus de morts par bêtises médicales que le Bateau Le Jóola!

Il y a une phrase qui me revient chaque fois que je pense à notre cher Sénégal, vitrine de l’injustice en Afrique. C’est celle du titre du roman d’Ayi Kwei Armah “The beautiful ones are not yet born” traduit « Les beaux jours ne sont pas pour demain »!

Sur ce même sujet, voir aussi ma lettre ouverte au président Abdoulaye Wade pour le 10ème anniversaire du naufrage du Jóola.

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Dr Serge Sagna,

Enseignant Chercheur,

Unversité de Manchester